Il y a 70 ans, Gilbert Cotteau portait une idée alors inédite dans le champ de la protection de l’enfance : permettre à des frères et sœurs confiés à la protection de l’enfance de grandir ensemble dans un cadre familial.
Depuis, des milliers d’enfants ont été accueillis dans les villages de la Fondation. Ils y ont partagé une enfance, construit des souvenirs, vécu des moments fondateurs de leur enfance. Certains sont devenus parents à leur tour et gardent encore des liens forts avec leur mère de cœur*, parfois plusieurs décennies plus tard. Ce dossier remonte le temps pour vous faire découvrir les vies, les liens et les souvenirs construits au fil des générations.
*Depuis le changement de nom de la Fondation, les éducatrices familiales, anciennement appelées « mères SOS », sont désormais appelées « mères de cœur ».
Depuis 70 ans, la Fondation a construit, déployé et renforcé son action pour mieux protéger les enfants. Des racines fondatrices aux développements les plus récents, cet arbre retrace les grandes étapes de son histoire ; les dates d’ouverture des villages en France, les dates de lancement des partenariats avec d’autres pays et les innovations qui portent aujourd’hui son action vers l’avenir.
En 1955, à une époque où les frères et sœurs confiés sont le plus souvent séparés, Gilbert Cotteau imagine un autre modèle. Des maisons à taille humaine, réunies en village, où les enfants pourraient grandir ensemble dans un environnement stable, affectif et sécurisant. Sa femme, Jeannine Cotteau, s’est tout de suite investie dans le projet et a fait toute sa carrière au sein de l’association jusqu’à sa retraite. Le 27 octobre 1955, Odette Nollet devient la toute première mère de cœur et met à disposition sa maison en l’adaptant à l’accueil de huit frères et sœurs.
Lucien, l’un de ces enfants, garde un souvenir intact de cette arrivée, « digne d’un scénario de cinéma ». Quelques semaines plus tard, il vit le premier Noël de sa vie. « Nous avons été très gâtés et émerveillés que cela puisse exister. Outre les cadeaux, nous avons découvert des aliments jusqu’alors inconnus ! » confie-t-il. De cette enfance, il retient avant tout une multitude de petits bonheurs. « Odette nous a permis de construire des souvenirs communs et une vie de famille, comme tout le monde. » La vie s’organise autour des gestes du quotidien : faire la vaisselle à tour de rôle, avoir de l’argent de poche, partir en vacances ensemble. « Ma sœur Gislaine, économisait chaque centime. Son rêve était d’aller aux Amériques. Elle l’a réalisé dès sa majorité », sourit-il.
Chaque été, la famille descend dans le Sud. « La première année, la 2 CV était tellement chargée que Martial, mon frère, et moi avons dû la pousser pour franchir un col ! » raconte Lucien en riant. Encouragé par ses sœurs, Lucien découvre le kayak, un sport qui le conduira à rencontrer celle qui deviendra son épouse et la mère de ses enfants. Si Lucien et sa femme ont fait leur vie en Normandie, ses frères et sœurs ont suivi Odette, qui a déménagé dans le Sud à sa retraite.
Aujourd’hui encore, près de 70 ans plus tard, la fratrie est restée soudée.
Lucien Chaise
Ancien jeune accueilli
Pour nous, la première fratrie, être accueillis dans une famille aimante fut quasiment une deuxième naissance. Qu’aurait été notre vie sans la chance que nous avons eue ?
Le succès du premier village conduit rapidement au développement du modèle. Entre 1962 et 1966, plusieurs villages ouvrent leurs portes dans le Nord et l’Est de la France. Partout, les maisons s’intègrent à l’architecture des habitations des communes afin que les enfants grandissent comme tous les autres. Lorsque Hélène Rötig rejoint la Fondation, cinq villages existent déjà. « J’ai eu un véritable coup de foudre pour ce modèle. Garder les frères et sœurs ensemble me paraissait une évidence », se remémore celle qui a dirigé le service social et pédagogique de la Fondation de 1970 à 1981. Elle n’a jamais oublié les arrivées des nouvelles fratries. « Leur montrer la maison qui allait devenir la leur pendant de longues années était toujours un moment très fort. » Aujourd’hui, Hélène est âgée de 102 ans et continue à rassembler régulièrement les anciennes mères de cœur pour « faire village » avec elles.
En 1970, Catherine Iziquel a 7 ans lorsqu’elle arrive au village d’enfants de Marange-Silvange avec ses cinq frères et sœurs. « Après des mois passés séparés à l’orphelinat, c’était le bonheur de retrouver mes frères et sœurs et d’avoir une personne pour veiller sur nous. C’était la protection qui nous manquait. » De son enfance, elle conserve le souvenir d’une vie normale, rythmée par les sorties, les jeux et les activités sportives organisées par sa mère de cœur, Rolande. À 19 ans, elle rejoint le siège de la Fondation à Paris, où elle a effectué toute sa carrière.
Des décennies plus tard, elle retourne dans son ancien village avec sa mère de cœur et sa fratrie. « Nous sommes allés revoir notre maison. Certaines choses avaient changé, d’autres non. Mes frères étaient fous de retrouver la tapisserie que notre mère de cœur avait posée à la cave ! Nous étions tous très émus », partage-t-elle en souriant. Elle a aussi pu faire visiter cette maison à ses enfants lorsqu’ils avaient une dizaine d’années. « J’étais très fière de leur montrer ma chambre. » Bien après leur départ, nombreux sont ceux qui reviennent célébrer l’anniversaire de leur village, témoignant d’un attachement qui traverse les années.
Au fil des années, ce qui relevait d’une conviction devient une évidence : un enfant a besoin de liens stables pour se construire. Pourtant, à l’époque, la séparation des frères et sœurs était presque systématique par manque de structures permettant de les accueillir et en raison de la croyance selon laquelle les garder ensemble conduisait à faire perdurer les traumatismes vécus. Isabelle Moret, directrice générale depuis 2018, se souvient de ses débuts au sein de la Fondation à la fin des années 1990 : « Les relations fraternelles étaient alors souvent perçues comme un frein au développement des enfants. La Fondation a contribué à faire évoluer ces représentations. Aujourd’hui, les neurosciences confirment ce que les villages d’enfants nous montraient depuis longtemps : les enfants ont besoin de liens durables pour se construire. »
Lorsque Patricia devient mère de cœur au village de Marseille en 1991, elle accueille une fratrie de six enfants. Elle se souvient comme si c’était hier de son arrivée au village d’enfants et de sa rencontre avec les enfants. « Je sentais qu’ils avaient besoin d’être rassurés. Le fait d’être tous ensemble était une grande force. Je ressentais beaucoup d’amour entre eux. Je crois qu’ils auraient été très perturbés s’ils avaient été séparés. » Plus jeune, Patricia a elle-même été confiée et séparée de sa fratrie « Le placement est toujours un moment difficile pour les enfants, mais être séparés de ses frères et sœurs, c’est encore plus difficile. ».
Dans son rôle de mère de cœur, Patricia a pu s’appuyer sur toute une équipe à ses côtés. À cette époque, les équipes se structurent au sein des villages : des psychologues et des éducateurs spécialisés sont recrutés. Patricia a particulièrement pu compter sur l’aide familiale, Annie, devenue comme une tante pour les enfants. « Parfois, certains lui confiaient des choses qu’ils n’osaient pas me dire », se souvient-elle, émue. Aujourd’hui, Patricia est restée en contact avec les enfants, et deux d’entre eux l’ont suivie lorsqu’elle a déménagé dans le Sud-Ouest pour sa retraite. Elle a aussi gardé contact avec ses anciennes collègues« On se voit régulièrement, on se téléphone. On a créé comme une grande famille. ».
Cette époque marque aussi le début des partenariats internationaux. À partir des années 1980, l’association crée des partenariats avec des acteurs locaux d’abord en Côte d’Ivoire, au Togo et à Haïti. En 1989, un partenariat est créé avec SOS Villages d’Enfants Madagascar. Geoffroy Rakotoarisoa, aujourd’hui directeur régional pour Analamanga (la province d’Antananarivo, la capitale de Madagascar), raconte : « À cette époque, les structures de protection de l’enfance étaient encore peu nombreuses à Madagascar et les mécanismes traditionnels de solidarité familiale étaient fragilisés. Le modèle des villages d’enfants répondait parfaitement aux besoins. » Engagé depuis plus de 25 ans dans l’association et prochainement à la retraite, Geoffroy a particulièrement été marqué par l’histoire de deux sœurs orphelines, accueillies au village d’enfants de Vontovorona à l’âge de 3 ans et 9 mois, qui souffraient de malnutrition sévère. Leur situation préoccupante a mobilisé toute l’équipe, en particulier la mère SOS, la tante SOS et le médecin du dispensaire. « Aujourd’hui, toutes deux sont en bonne santé, épanouies et pleinement engagées dans leur parcours scolaire. Elles sont l’exemple même qu’avec de l’amour, de la persévérance et un vrai soutien humain, on peut reconstruire la vie d’enfants privés d’avenir », conclut-il reconnaissant.
Au fil des décennies, les besoins des enfants et des familles ont évolué. La promesse de la Fondation, elle, est restée la même : offrir à chaque enfant la stabilité et le soutien dont il a besoin pour grandir. Fidèle à son esprit pionnier, elle a ainsi développé de nouvelles réponses pour accompagner les enfants au plus près de leurs besoins. Dans certaines situations, un soutien adapté permet d’éviter la séparation entre les enfants et leurs parents. C’est tout le sens des Programmes de renforcement des familles (PRF), déployés depuis 2017. Leur mission : accompagner les familles fragilisées afin que les enfants puissent continuer, lorsque cela est possible, à grandir auprès de leurs parents. Kacem Hamadi, premier chef de service du PRF, dans le Nord de la France, garde le souvenir d’une aventure humaine.
« Au début, nous étions une toute petite équipe. Nous partions en minibus à la rencontre des familles, nous leur proposions d’échanger autour d’un repas préparé ensemble. On ne dit pas la même chose en cuisinant côte à côte qu’assis derrière un bureau », explique-t-il, rieur. Une recette qui fonctionne et permet de gagner peu à peu la confiance des familles et de travailler main dans la main. Aujourd’hui, le PRF Nord accompagne 77 familles et 130 enfants. Parmi les nombreux parcours suivis, une famille a particulièrement marqué Kacem. « Les parents nous ont rapidement identifiés comme une ressource. Nous les avons aidés à reprendre pied dans de nombreux aspects de leur vie, des démarches administratives jusqu’à l’accompagnement de leurs jeunes enfants. Je les ai recroisés récemment : le couple est toujours ensemble, les enfants ont pu rester en famille et poursuivent leur scolarité. C’est une immense satisfaction », conclut-il avec émotion.
En 2025, nous avons soutenu 41 Programmes de renforcement des familles (PRF) dans 10 pays. Cela a permis d’apporter un appui à 56 844 familles et membres de la communauté en situation de vulnérabilité.
La Fondation veille également à associer davantage les enfants et les jeunes aux décisions qui les concernent. Depuis 2023, le groupe des Jeunes Acteurs du plaidoyer a été lancé pour permettre aux enfants et aux jeunes accompagnés de participer aux réflexions et aux actions menées auprès des décideurs publics.
Composé d’une dizaine d’enfants et de jeunes âgés de 10 à 25 ans et désignés pour un mandat de deux ans, ce groupe participe activement au travail de plaidoyer de la Fondation auprès des décideurs publics, en proposant ses propres sujets. À 21 ans, Abdel entame son deuxième mandat en tant que Jeune Acteur du plaidoyer. Il mesure pleinement les bénéfices de sa participation : « J’ai appris à mieux m’exprimer à l’oral, à défendre mes idées et à mieux comprendre le fonctionnement des institutions françaises et européennes. » Mais ce qui le touche le plus reste d’être témoin de l’évolution des autres membres du groupe. « Voir les plus jeunes s’exprimer avec assurance devant des responsables politiques me rend extrêmement fier. » Étudiant en ingénierie mécanique, il s’intéresse depuis toujours à la politique et aux questions d’actualité. Son engagement au sein des Jeunes Acteurs du plaidoyer nourrit aujourd’hui l’idée de s’investir un jour à son tour dans la vie publique.
Cette année, la Fondation célèbre ses 70 ans. Plus qu’un anniversaire, cette date marque une nouvelle étape de son histoire. « Les villages d’enfants ne sont pas seulement une réponse qui a 70 ans. C’est une promesse d’avenir », souligne Hervé Laud, directeur de la Prospective, du plaidoyer et de la communication. « L’avenir ne consiste pas à changer de modèle, mais à l’enrichir : en développant des réponses plus précoces pour les tout-petits, en évitant les ruptures de parcours et en renforçant la prévention », précise-t-il. Dans les années à venir, la Fondation prévoit l’ouverture de sept nouveaux villages en France, le renforcement de ses actions en faveur des droits de l’enfant, la poursuite de son engagement auprès des jeunes, et un recentrage de l’action internationale autour de pays partenaires. Depuis 70 ans, son histoire ne consiste pas seulement à protéger les enfants, elle leur permet de retrouver ce qui change une vie : la sécurité d’un foyer, la force des liens fraternels et la confiance nécessaire pour construire leur avenir.